A : Comment est née la collection Poésie/Gallimard ?
A.V : Lorsque la Collection a été en créer en 1966, l'idée était essentiellement d'utiliser l’extraordinaire fonds Gallimard (essentiellement du XXe siècle, avec Apollinaire, Éluard, Aragon, etc.) pour permettre à un lectorat beaucoup plus vaste d'accéder à tout ce corpus grâce aux livres de poche. Cela a duré pendant quelques années jusqu’à qu’André Fermigier, un ancien critique d’art qui a dirigé la collection assez longtemps, ait l'idée d'ouvrir la collection à tout le champ poétique. C'est une idée dont, à terme, l'antériorité est vraiment excellente.
Il s’agit d’une chance formidable offerte aux vivants d'être au contact de toute la poésie des origines, dans toutes les langues jusqu'à nos jours. Ce qui fait, je trouve, qu'il n'y a rien de plus valorisant pour un poète d'aujourd'hui, du XXe ou du XXIe siècle, que d'être dans la même collection que Sapho de Mytilène, François Villon, Louise Labbé, Charles d'Orléans, etc., et y compris des grands, comme Fernando Pessoa, Paul Ceylan, Maïakovski, etc., ce qui fait du monde ! Le champ de la collection est devenu immense puisqu’il se compose aujourd’hui de tous les âges, de toutes les langues. Alors, vous imaginez bien qu'avec un tel champ d'investigation – on en est à 460 exemplaires de la collection publiés -, il y a beaucoup de choses et il reste encore beaucoup de manque. Il y en aura donc encore pour très longtemps j'imagine.
A : Sur le plan éditorial, comment déterminez-vous qu'un texte soit ou non de la poésie ?
A.V : Les gens de l'extérieur n'arrivent pas trop à le comprendre, mais la section poésie de Gallimard est presque un service public. Il n'y a pas de concurrence, nous sommes presque en situation de monopole. Il s’agit donc d’avoir une sorte de conscience de ce que vous êtes, et de ce que vous faites, qui va au-delà du plaisir que vous pouvez prendre à mettre tel ou tel livre dans la collection. Le but n'est pas de diriger cette collection de façon égotique, ni même de façon esthétique ! Ce n'est pas mon esthétique personnelle qui doit passer dans cette collection. C'est plutôt une sorte de panorama, le plus harmonieux et le moins injuste possible.
Telle est la visée générale de la Collection, avec l'idée affirmée que dans la même année doivent paraître des grands classiques de tous les temps, mais aussi ceux qu'on pourrait appeler les grands classiques du XXe siècle (il reste quelques livres d'Aragon à publier, il reste quelques grandes traductions, comme un Pasolini nouveau qu'on publiera en 2012, etc.), et aussi quelques contemporains français ou étrangers vivants. Là réside toute la difficulté. L'alchimie de la Collection consiste à réussir à y publier bonne an, mal an autour de 12 titres annuels.
A : Avec une grande part de réimpressions ?
A.V : Il faut savoir que c'est une collection qui réimprime plus de la moitié des titres tous les ans, ce qui est un taux de réimpression énorme.
A : Une douzaine de nouveaux titres par an, cela paraît peu comparé au nombre de poètes publiables, non ?
A.V : Pour les nouveautés, évidemment, il ne cesse de se poser des questions, et il faut trancher sur un certain nombre de domaines. Du côté des vivants français, par exemple, est-ce qu'on fait entrer un tel ou tel… Il y a vraiment des décisions à prendre et, franchement, je n'ai pas la science infuse. Je ne dis pas que tout ce que je fais est absolument… mais j'essaie de le faire en conscience. Je considère que dans l’absolu, tous les critères du monde ne remplaceront pas une sorte d'intuition. Par exemple pourquoi ai-je mis telle chose et pourquoi ai-je réussi telle chose et raté telle autre ! Parce que je suis capable de faire, pas exactement une auto critique, mais d'être très clair. Par exemple, mes prédécesseurs avaient entamé le mouvement, que je fais perdurer, consistant à faire entrer dans la Collection de plus en plus de langues qui n’y étaient pas, comme du tchèque ou du suédois.
Mais lorsque vous voulez ouvrir le champ linguistique, que vous avez à choisir entre plusieurs poètes contemporains suédois, vous allez en choisir un seul, parce que la Collection ne peut pas se permettre, n’a pas les moyens de publier, y compris dans les années qui viennent, 5 Suédois. Ce serait aberrant et impossible : il y a d’autres choses qui attendent, alors il faut n’en choisir qu’un. Et là vous avez une responsabilité parce que le Suédois qui va être publié en Poésie / Gallimard va acquérir une notoriété supplémentaire, y compris en Suède.
C’est un effet boomerang qui fonctionne dans le pays d’origine. Alors quand il s’agit de morts… Bon, après tout, que Vladimir Holan soit devenu un peu plus populaire en Tchécoslovaquie parce qu’on l’avait publié, gloire à ses cendres… Mais quand on publie chez les vivants... Par exemple, je viens de publier Kiki Dimoula qui est une des grandes poétesses grecques actuelles. Pourquoi elle ? Je pourrais vous l’expliquer, mais il est certain que d’autres pourraient venir contester ce choix. Je n’ai pas la certitude absolue que dans les âges des âges il s’agissait du bon choix à faire aujourd’hui. Mais je le pense.