La première mosquée appartenant au patrimoine canadien

CGNews - Daood Hamdani
Jeudi 19 Janvier 2012 - 09:49


Ottawa – Au mois de mai, à l’occasion de la célébration par la communauté musulmane du vingtième anniversaire de l’introduction de la mosquée Al-Rashid au Fort Edmonton Park – musée vivant le plus grand du pays - les femmes seront à l’honneur pour leur rôle important dans cet événement historique.


La mosquée Al-Rashid
La mosquée Al-Rashid
Cinquante ans après avoir pris les choses en main de façon énergique pour aider à finir la construction de la première mosquée du Canada en 1938, des femmes musulmanes ont décidé de reprendre la campagne chancelante contre sa démolition. Elles ont surpris un grand nombre, non seulement en réussissant à sauver cet élément irremplaçable du patrimoine canadien mais en l’immortalisant grâce à son introduction au musée d’histoire. La mosquée Al-Rashid, autrefois centre très animé de la vie communautaire musulmane, avait fini par tomber en ruine du fait que la communauté grandissante avait dû opter en 1982, pour un centre islamique de plus grande taille. De nombreux efforts pour collecter des fonds et trouver un nouvel emplacement pour l’ancienne structure ont échoué. En 1988, la mosquée Al-Rashid fut condamnée à la démolition. La communauté était à court de solution ; il ne lui restait plus qu’à espérer un miracle.

Pour un grand nombre de personnes, y compris des Canadiens d’autres religions, il était impensable de perdre la plus ancienne des mosquées du pays et un bâtiment appartenant au patrimoine canadien. La mosquée Al-Rashid était plus qu’un lieu de culte. C’était aussi l’histoire de la lutte, de l’adaptation et de l’intégration des premiers émigrés musulmans.

Alors que la communauté se préparait à l’inévitable, les Terrific Twelve (Les douze terribles), groupe de douze femmes appartement à une organisation relativement nouvelle et peu connue à l’époque - le Conseil canadien des femmes musulmanes (CCMW) fondé en 1982 pour parler au nom des musulmanes - relèvent le défi de sauver la mosquée. Avec à leur tête, Lila Fahlman et Razia Jaffer, respectivement fondatrice et présidente du CCMW, les femmes de ce groupes étaient jeunes et hautement éduquées ; elles étaient d’origine et de milieux très divers, on comptait parmi elles des Canadiennes de la deuxième génération mais aussi de nouvelles émigrées, des mères qui travaillaient, des ménagères ainsi que des femmes actives célibataires.

Leur audace de reprendre les rênes d’un projet où les responsables de la communauté musulmane avaient échoué, a eu l’effet d’une étincelle. Les médias ont été surpris par cette « étrange tournure des événements» car les Terrific Twelve ne correspondaient pas au stéréotype des musulmanes, qu’on imaginait être des femmes au foyer soumises. Dans la communauté musulmane elle-même, certains étaient sceptiques. On a douté de la capacité d’une organisation de femmes de mener à bien un projet. D’autres ont qualifié son action de naïve, alors que d’autres encore l’applaudissaient.

Imperturbable, ces femmes ont poursuivi leur action. Leur détermination inébranlable a eu le dessus face aux personnes qui leur disaient non, redonnant ainsi de l’espoir à la communauté musulmane découragée. Elles conclurent des alliances avec des organisations canadiennes traditionnelles, engagées dans la sauvegarde de vieux bâtiments uniques, pour tirer parti de leur influence. Elles ont aussi lancé une campagne éducative pour apaiser les craintes de ceux qui voyaient l’introduction de la mosquée au musée d’histoire du Canada comme une « intrusion étrangère ». Dans cette campagne, elles signalaient la contribution des habitants de l’Alberta, toutes confessions confondues, dans la construction de la mosquée et soulignaient la profondeur des racines musulmanes au Canada, des racines antérieures à la création de la Confédération canadienne en 1867.

Finalement, ces femmes ont eu gain de cause. Les fonds nécessaires ont été levés et les autorités du musée ont reconnu que la mosquée méritait une place au sein du musée en tant que patrimoine canadien. En 1992, c’est une mosquée Al-Rashid, réparée selon les normes méticuleuses exigées pour les bâtiments appartenant au patrimoine du pays, et restauré selon son apparence de 1938, avec ses ornements originaux, qui ouvrit ses portes au public de Fort Edmonton Park, au milieu d’hommages rendus au rôle de ces remarquables femmes.

Aujourd’hui la mosquée est un héritage vivant pour tous les Canadiens. Au lieu de s’en tenir aux vieux concepts, les Terrific Twelve, adeptes de la transformation des comportements, ont mis à l’épreuve les habitudes ancrées dans la société : elles ont fait fi des idées désuètes, et ont changé la façon dont les autorités locales voyaient le patrimoine collectif de tous les Canadiens.

Sauvegarder Al-Rashid n’était pas un problème musulman, avaient-elles argué, à la surprise de nombreux musulmans. En tant qu’ancien bâtiment, cette mosquée appartenait à tous les Canadiens qui partageaient d’ailleurs, l’obligation de passer leur héritage collectif à la génération suivante, dans un bon état. Le pari de ces femmes était difficile à gagner. Des fonds leur ont été accordés par d’importantes organisations comme la Fort Edmonton Foundation et l’Alberta Historical Society. Le financement total de cette institution religieuse musulmane par des Canadiens au moyen de dons provenant de grandes organisations traditionnelles est d’ailleurs un cas unique.

Cette histoire paraît simple, mais en réalité elle constitue un bond énorme dans la mentalité et l’orientation des gens. D’une part, cela a permis aux musulmans de se voir en tant que membres à part entière de la société canadienne au sens large et d’autre part, cela a rendu les Canadiens conscients du fait que le patrimoine canadien, n’est pas uniquement composé de coutumes, de traditions et d’objets originaires d’Europe.


           

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