"Picasso et les maîtres" : au profit de qui ?

Le Monde.fr/Philippe Dagen & Michel Guerrin
Dimanche 28 Décembre 2008 - 16:50


Au sein des musées français, il est rare que les querelles de famille se règlent sur la place publique. C'est pourtant ce qui se passe avec l'exposition du Grand Palais, "Picasso et les maîtres", à voir jusqu'au 2 février 2009.


"Picasso et les maîtres" : au profit de qui ?
Querelle de gros sous, dit-on. C'est vrai. Mais elle est le symptôme qui cache une fracture culturelle plus sérieuse.

Cette exposition doit produire un bénéfice d'environ 1 million d'euros, alors que les événements de ce genre coûtent d'ordinaire plus qu'ils ne rapportent. Trois musées parisiens importants, le Louvre, Orsay et le Musée Picasso, réclament 70 % du pactole, au motif qu'ils ont contribué à l'exposition : ils ont prêté des oeuvres, et les deux commissaires, Anne Baldassari et Marie-Laure Bernadac, sont en fonctions, respectivement, au Musée Picasso et au Louvre.

Ces trois musées réclament l'argent à un organisme d'Etat, beaucoup moins connu du public, bien qu'il emploie 1 000 personnes environ, la Réunion des musées nationaux (RMN). Ses missions sont d'organiser et de coordonner les expositions au Grand Palais - lieu prestigieux et stratégique -, mais aussi d'intervenir (expositions, catalogues, produits dérivés) pour une vingtaine de musées, situés pour la plupart en province, mais qui ne font pas partie des principaux.

Derrière ce million d'euros convoité se livre une guerre bien plus importante, qui pourrait être mortelle. La RMN affirme qu'elle seule peut faire travailler les musées ensemble, notamment pour une opération de l'ampleur de "Picasso et les maîtres". Elle serait surtout le dernier défenseur d'une utopie culturelle, selon laquelle il faut prendre de l'argent aux gros musées pour le redistribuer aux petits établissements. Ainsi, le million de "Picasso" financera des expositions plus difficiles, moins médiatisées, déficitaires, mais qui font avancer la connaissance.

Faux, répondent les gros musées, mais aussi certains petits. Pour eux, il faut supprimer la RMN, intermédiaire inutile, mal géré, lent, qui empoisonne leurs relations avec l'Etat et les collectivités locales. A leurs yeux, c'est un monstre qui suce le sang des grands musées énergiques et pèse sur les petits. En outre, son périmètre est très réduit par rapport à l'activité des centaines de musées français. En somme, la RMN offre un rapport qualité-prix désastreux.

Qui a raison ? Après des années de gestion épouvantable et fort coûteuse pour la collectivité, la RMN a fait des efforts. Sont-ils suffisants ? Un rapport traditionnel de la Cour des comptes doit le dire en février 2009. Mais, pour l'observateur extérieur, cette bataille confuse révèle un triste visage de l'Etat culturel. Elle résulte d'une politique illogique, conduite depuis vingt-cinq ans et fondée sur une contradiction.

Dans les années 1980, quand Jack Lang était ministre de la culture, une impulsion puissante a été donnée aux musées : achèvement d'Orsay, création du Grand Louvre, rénovation de dizaines d'établissements hors de Paris, renforcement des budgets. Il fallait moderniser pour attirer toujours plus de visiteurs. Pour les villes, leurs musées devenaient un enjeu politique et économique. On a alors commencé à parler d'industrie culturelle, d'offre et de demande, d'investissement et de rentabilité. On a commencé à dire qu'un musée doit être géré comme une entreprise et attirer des clients.

Dans ce système, l'entreprise-musée est dirigée par un patron doté d'une large autonomie. Or l'administration des musées n'a pas été conçue sur ce modèle. Etatique et centralisée, héritée du XIXe siècle, constituée de fonctionnaires soumis à une hiérarchie pesante, dirigée de Paris par une direction des musées de France (DMF), elle n'avait jamais raisonné en de tels termes.

Cela n'a pas empêché la nouvelle politique de se mettre en place. L'art, ancien comme contemporain, est devenu à la mode, très prisé des élus comme du public. La mutation est incontestable, avec des musées de plus en plus actifs, des visiteurs par centaines de milliers, des budgets de plus en plus élevés, des espaces loués à des entreprises pour gonfler les ressources propres et le mécénat.

Mais cette mutation n'a été que lentement et partiellement accompagnée par des réformes structurelles. Si l'on voulait que le Louvre ou Orsay fonctionnent comme des entreprises, il fallait leur donner la liberté de leur gestion financière, de leur programmation, de leur recrutement et de leurs achats. Ce n'est pas sans mal, pourtant, qu'ils sont parvenus à échapper par étape à la tutelle de la DMF et à devenir des établissements publics, donc dotés d'une certaine autonomie, comme le Château de Versailles.

Un état incohérent

Depuis l'arrivée à sa tête d'Henri Loyrette, le Louvre pousse le système en commercialisant sa marque vers des pays réputés prospères, Etats-Unis ou pays du Golfe. Il continue néanmoins à recevoir une grosse subvention du ministère de la culture, car, en France, le mécénat reste trop faible pour se substituer totalement à l'argent public. Les gros musées sont donc dans une situation d'économie mixte et d'autorité disputée. L'incohérence de l'Etat est de les inciter à être de plus en plus autonomes, parce que l'argent lui manque, tout en les priant de s'entendre avec la RMN, qui raisonne en termes de politique globale, de redistribution, de répartition territoriale et de défense des petits musées. Bref, de service public, comme pour La Poste ou la SNCF.

Le ministère de la culture, plutôt discret sur l'affaire "Picasso", voudra-t-il trancher ce débat ? Ce serait son rôle, mais on y considère peut-être que la situation est déjà irréversible et que le paysage est bien dessiné. D'un côté, il y aurait désormais des établissements, à la fois les plus riches en oeuvres et les mieux situés pour les touristes, au centre de Paris, à Versailles et dans quelques grandes villes où leur rayonnement est considéré comme stratégique - Lyon, Montpellier ou Strasbourg. Et, de l'autre, des dizaines d'établissements qui, certes, ne disparaîtront pas, mais seront réduits à survivre. Les signes ne manquent pas, dans bien des villes, du désintérêt des municipalités pour des lieux culturels coûteux et électoralement peu rentables.

Est-ce cette évolution que le pouvoir actuel souhaite entériner ? En d'autres termes, quelle politique culturelle veut-il ? Le Louvre et la Réunion des musées nationaux attendent la réponse. Ils sont loin d'être les seuls dans ce cas.


           

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