Quatrième mandat 1) La fable de l’occasion qui vaut mieux que le neuf

Nour-Eddine Boukrouh
Jeudi 20 Mars 2014 - 10:37



Dans quelques petits mois, l’Algérie bouclera ses cinquante-deux ans de pays indépendant. En survolant les deux mille ans de notre histoire connue, on constate que nous en avons passé une moitié sous domination étrangère, et l’autre morcelés en royaumes de type théocratique, provinces ottomanes ou tribus livrées à elles-mêmes. Et quand on examine nos cinquante-deux ans d’indépendance, c’est pour constater qu’ils se décomposent en deux moitiés égales ; la première passée sous le joug du parti unique qui s’est terminée dans le sang des journées d’Octobre 1988 — suivies d’une décennie de terrorisme dont le bilan se chiffre en centaines de milliers de morts — et la seconde à chercher nos marques dans une fausse démocratie qui s’est muée en présidence à vie et voyoucratie.

Une troisième constatation peut être faite : dans la première moitié de notre histoire d’Etat indépendant, Bouteflika était là, au cœur du pouvoir, et dans la seconde moitié il est toujours là, à la tête du pouvoir depuis quinze ans. Il va peut-être rester à son poste pour cinq, dix ou quinze autres années si Dieu lui prête vie, avec ou sans notre gré, avec ou sans vote, avec ou sans concurrent (comme en 1999). Ayant surmonté le seul obstacle qui pouvait nous éviter cette perspective pleine d’incertitudes, le «hya», nous pouvons lui dire, reprenant une parole du Prophète : «Ifâl machi’t!» (Fais ce qui te plaît!) Je me rappelle de cette soirée de 1994 où il m’avait accosté à l’hôtel El-Djazaïr pour me parler notamment de son refus de l’offre qui lui avait été faite de prendre la direction de l’Etat. A un moment de la discussion, il m’avait dit : «Bakri kount n’rabbi-l-kabda âla soulta.» (Avant je tenais au pouvoir, plus maintenant). C’était la première fois que nous nous parlions. Il m’avait envoyé en 1991 un émissaire pour le rencontrer, mais j’avais décliné la proposition ; il m’en a envoyé d’autres en 1999, alors que je menais campagne contre sa candidature, sans plus de succès ; feu Larbi Belkheir tenta en dernière instance de nous faire rencontrer avant l’élection, mais je suis resté sur ma position.

Quand il a été élu, je lui ai envoyé la lettre que j’ai rendue publique la semaine dernière. Reste à expliquer pourquoi je suis entré dans son gouvernement en décembre 1999 : je réserverai peut-être un écrit à ce sujet un jour, d’autant que des lecteurs me l’ont demandé.

Ayant usé et abusé du pouvoir pendant trois mandats successifs, je pensais qu’il n’oserait pas briguer un quatrième dans l’état où il est et qu’il consacrerait ses ultimes forces à assurer une succession en douceur au pays. Je sais maintenant qu’il s’en fout royalement et qu’il nous lâchera volontiers dans le vide, sans parachute. On comprend clairement désormais la motivation du 4e mandat : l’homme veut rester au pouvoir jusqu’à son dernier souffle, quitte à rempiler une cinquième ou sixième fois. Il est né dans le pouvoir, ça a été son premier job, il n’a jamais rien fait d’autre, et il y mourra.

Une qualité particulière lui a permis cette longue carrière : la ruse, ou le «dribblage», comme aurait dit l’autre. Sun Tzu, que j’ai cité plusieurs fois ces derniers temps, a synthétisé l’art militaire en une phrase : «Tout l’art de la guerre est basé sur la duperie. C’est pourquoi lorsque vous êtes capable, feignez l’incapacité ; actif, la passivité. Proche, faites croire que vous êtes loin, et loin que vous êtes proche. Appâtez l’ennemi pour le prendre au piège ; simulez le désordre et frappez-le…» Notre Prophète a dit quelque chose comme cela mais lui, comme Sun Tzu, visait l’ennemi, pas l’ami, le frère, le coreligionnaire ou le compatriote.

Le président-candidat invalide a inversé les termes de la directive pour la plier aux besoins de l’art politique adapté à son état et, ce faisant, tromper ses ennemis, c’est-à-dire dire ses compatriotes. La formule est devenue : «Tout l’art de la politique est basé sur l’affabulation. C’est pourquoi lorsque vous êtes incapable, feignez la capacité ; passif, l’activité. Loin, faites croire que vous êtes proche…» (Le reste sans changement).

C’est pourquoi on sature d’images les Algériens avec des photos qui datent pour faire croire que c’est le même homme qui est à la présidence, et que ses porte-parole se succèdent pour répéter à nous l’étourdir qu’il a une santé resplendissante, qu’il a la pêche et pète le feu. Nous n’avons rien entendu de sa bouche et on nous dit qu’il est intarissable ; on a vu son regard hébété et on nous dit que son cerveau est supérieur à tous les nôtres réunis. Une chose aurait pourtant suffi pour leur éviter tant d’efforts : qu’on le voie marcher, qu’on l’entende parler, qu’un journaliste indépendant lui pose en direct à la télévision des questions, qu’on écoute ses réponses et jugions par nous-mêmes de l’état réel de ses facultés, et non par « berrahine» interposés.

Ceux-là, personne ne les croit car dans leur zèle ils veulent nous persuader que derrière la masse affalée de l’homme qu’on a vu à la télévision se cache… Hulk «al-âdjib» ! Ceux-là constituent «ahl-al-kadhib wal-akd». Ils savent qu’ils mentent, que ce qu’ils disent est faux, mais ils le font parce que tel, parce que là est leur intérêt personnel. Si cet intérêt avait été ailleurs, ils auraient menti avec la même force de persuasion pour le compte de cet ailleurs. Avec eux les lois sont piétinées, le « hya » banni, les moyens de l’Etat mobilisés au profit de leur candidat, et ils demandent aux autres, in fine, de ne pas recourir à l’insulte envers eux. Mais qui, dans les faits, ne cesse d’insulter son monde ? Benyounes et Sellal ont insulté l’un les pères des Algériens, et l’autre une de leurs régions. Ces paroles leur auraient échappé ? Alors que doivent-ils dire quand ils sont entre eux ? Ils méritent pis que pendre.

Dans son enthousiasme incontrôlable, Benyounes profère des bourdes à chacune de ses prises de parole. Il a commencé par nous révéler qu’on gouverne avec la tête et pas avec les jambes dans son infinie ignorance qu’un AVC frappe d’abord la tête ; puis nous apprendre, sur le ton de la confidence, que le cerveau du président fonctionne mieux que les nôtres et, enfin, flétrir ceux qui ne soutiennent pas sa cause d’un vulgaire «inal bou…». Comment va-t-il terminer la campagne ? J’ai une gentille fable à lui proposer, celle de L’aveugle et le paralytique de Jean-Pierre Clarisse de Florian (XVIIIe siècle) que je lui recommande d’aller vite lire pour en extraire la solution-miracle qui nous convaincra de l’opportunité du 4e mandat : associer le cerveau de Bouteflika et ses jambes à lui pour battre le record de Bolt et surclasser Einstein. Sellal, lui, évoque le personnage de «Bahloul et la porte», un texte jadis enseigné dans les écoles primaires algériennes dans les leçons de lecture.

Chargé de garder une porte mais devant se déplacer, l’abruti la démonte, la met sur son dos et s’en va ainsi bardé. Sellal devait penser à Benflis le Chaoui quand il a commis son grave impair. Mais dans son emballement, il a insulté tous les Chaouis. Il va les avoir sur le dos pour le restant de ses jours.

Pour beaucoup moins que ça, pour avoir voulu, dans une émission télévisée remontant à mars 1990, expliquer la différence entre la notion de «moujtamâa» (société organisée) et un nombre d’individus non-organisés («ghachi, comme on dit chez nous), j’avais recouru à ce mot populaire existant dans notre langage depuis des siècles et que chaque Algérien utilise plusieurs fois par jour sans que nul s’en émeuve. Je n’avais insulté personne et pourtant on m’a collé cette accusation.

Le mot a été accolé à mon nom comme si je l’avais inventé, mais avec le temps, le jugement des gens a évolué. Ils ont compris ce que je voulais dire il y a un quart de siècle. Tous les génies dont s’est entouré Boutef pour éblouir le monde à l’orée du 4e mandat n’ont pas pour le moment, déployé tout leur savoir-dire, mais à considérer les percées réalisées en si peu de temps par Saâdani, Sellal et Benyounès, il serait plus avisé de leur mettre des muselières. Le dernier arrivé, Ouyahia, s’est emmêlé les pinceaux dès les premiers pas : sur Ennahar TV, il a cité le nom de Manoury (un compositeur), Monory (un peintre) ou Maunoury (un maréchal), je ne sais au juste lequel, compte tenu de sa prononciation, à la place de celui qu’il visait probablement, Gaston Monnerville qui, lui, a été effectivement président du Sénat français et candidat à l’élection présidentielle de 1969. Quand tous s’y mettront, il faut s’attendre à ce que «yakhliou boutha», à ce qu’il y ait des étincelles dont l’une peut-être déclenchera enfin l’«effet papillon» qui pulvérisera les si nombreuses et malodorantes ambitions charriées par le 4e mandat. On connaît la maladie physique et mentale du candidat-président, mais quelle est la maladie de ses thuriféraires qui, avec des affirmations qu’ils savent fausses, veulent nous faire croire qu’une voiture d’occasion qui ne roule plus vaut mieux qu’un véhicule neuf ? Et dans cinq ans, que nous diront-ils ? Et dans dix ans, qu’inventeront-ils ? Je sais qu’au temps du parti unique une voiture d’occasion valait plus cher qu’une neuve parce qu’on pouvait en acheter une à El-Harrach et, plusieurs années plus tard, la vendre trois ou quatre fois son prix d’achat.

L’occasion valait plus cher que la neuve parce que pour mettre la main sur une neuve, il fallait attendre cinq ou dix ans. C’est de cette ère, de cette culture, qu’est née la fable de l’occasion qui vaut mieux que le neuf que les survivants du parti unique veulent nous vendre aujourd’hui. Cette fable avait du sens au temps du socialisme, mais plus depuis que nous avons ouvert notre «souk», depuis que les voitures neuves peuvent être achetées sans bons, sans piston, sans dessous de table, sans attendre la moitié de sa vie, et que les choses sont revenues à l’endroit, du moins sur ce chapitre. Aujourd’hui, la voiture neuve devient d’occasion dès qu’elle franchit le seuil des locaux du concessionnaire.

Or la plaque d’immatriculation du président-candidat date de 1962 et son compteur a tourné un nombre incalculable de fois. Comme dans la fable du wagon qui peut devenir locomotive et du train pochette-surprise de Saâdani, la fable de l’occasion qui vaut mieux que le neuf nous cache peut-être une autre pratique du temps du parti unique, la vente concomitante. Dans les Souk-El-Fellah de l’époque on était obligé d’acheter, avec une boîte de concentré de tomates par exemple, une paire de bottes d’éboueur ou (je vous assure que le cas est authentique) un livre de Benhaddouga avec une «tchappa». Avec le 4e mandat on peut nous fourguer quelque «fatcha» parmi celles qu’on voit dans l’entourage du président qui continuera ainsi à nous châtier post mortem.

Dans leur quête éperdue d’arguments, les affabulateurs du 4e mandat peuvent nous appeler à nous pencher sur la sagesse du dicton français «C’est avec de vieilles marmites qu’on fait de bonnes soupes», nous sommer de reconnaître l’imparable justesse du principe selon lequel «celui qui te devance d’une nuit te devance d’une ruse», ou nous soumettre à l’autorité de quelque curiosité de notre fonds mental, de notre pensée populaire qui leur aurait été soufflée par Boutef qui en connaît des mille et des cents : «kach bakhta», «tayyabate-al-hammam», etc.

Les plus «cultivés» d’entre eux, après avoir fait d’indécents parallèles avec Roosevelt et Merkel, nous auraient peut-être aussi sorti un argument-massue puisé dans la morale de la fable de Jean de La Fontaine intitulée Le vieillard et les trois jeunes hommes, laquelle met en scène un vieillard surpris au labeur par trois bonhommes étonnés devant tant de vaillance. Apitoyé quand même de voir un vieillard aussi âgé se donner tant de peine à la tâche, l’un d’entre eux lui dit : «Au nom des Dieux, je vous prie, quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ? Autant qu’un patriarche, il vous faudrait vieillir. A quoi bon charger votre vie des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ? Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées…» Or, dans la suite de la fable, il arrive que, par d’extraordinaires hasards, les trois jeunes hommes meurent avant le vieillard.

Le premier se noya, le deuxième «par un coup imprévu vit ses jours emportés», et le troisième tomba d’un arbre. La fable se termine sur cette phrase succulente : «Et, pleurés du vieillard, il grava sur leur marbre ce que je viens de raconter.»

Je doute que Saâdani et ses acolytes connaissent cette fable ou aient entendu parler du bon La Fontaine, sinon ils ne seraient pas ce qu’ils sont. Il y aurait quelque humanité ou poésie en eux et surtout un peu du « hya» qui étouffe les Occidentaux. Par contre, les histoires de Djoha, ils les connaissent par coeur et savent où et quand les appliquer, surtout en ce moment où il y a gros à faire en matière de duperie.

Nous ne sommes pas seulement un peuple qui croit, nous sommes un peuple qui croit plus qu’il ne raisonne. Nous croyons au «ghaïb» (l’invisible), à la chèvre qui vole, et depuis peu au candidat invalide préférable au candidat neuf. Mais, de grâce, qu’on ne nous demande pas de voir une chose et de croire en son contraire.

Là, défenseurs du 4e mandat, ce n’est pas à un supplément de foi que vous nous appelez. Car si la foi demande de croire à l’invisible, elle n’impose pas de croire à l’inverse de ce qu’on voit. Vous voulez nous faire douter de nos sens, de notre vue, de notre raison ; vous nous sommez de devenir fous et de nous rendre en masse, et de notre propre chef, à Drid Hocine ou à Joinville (hôpitaux psychiatriques). Boutef n’aurait pas pu imposer le 4e mandat si cette fable n’avait envoûté les ci-devant décideurs, ses soutiens parmi les anciennes et les nouvelles générations, dont ces jeunes de 20 à 30 ans qui le défendent bec et ongles sur les chaînes de télévision et qu’on verra encore plus nombreux au cours des prochains jours et semaines. J’ai écrit en 1979 Le génie des peuples et Le khéchinisme pour tenter d’expliquer pourquoi nous sommes «comme ça», pour chercher à comprendre d’où viennent les représentations mentales et la force de conviction qui poussent par exemple quelqu’un à dire à la télévision qu’il votera pour Bouteflika même mort, ou tel autre à jurer qu’il votera pour lui même s’il est étalé sur une «louha» (planche sur laquelle on met les morts pour les laver). D’où viennent ces pulsions qui portent des individus apparemment sains d’esprit à des excès pareils ? Du fin fond de notre histoire, du plus profond de notre mentalité irrationnelle. L’élection «para-présidentielle» pouvait, à chances égales, déboucher sur l’une des deux possibilités : installer l’Algérie dans une nouvelle ère, ou laisser un homme invalide au pouvoir au détriment de la morale, du bon sens et des intérêts du pays. C’est cette dernière qui a prévalu. Une fois de plus la balance de notre destin est en train de pencher du mauvais côté. Pas par l’effet du hasard, mais de notre ancestral khéchinisme. Boudiaf se posait en 1963 la question «où va l’Algérie ?» dont il fera un livre. La réponse, il l’a eue à Annaba quand un enfant de l’indépendance l’a assassiné d’une rafale dans le dos. Aujourd’hui, nous nous posons la même question avec d’autres mots : Que va-t-il arriver à l’Algérie sous le 4e mandat ? Je ne peux pas deviner sous quelle forme nous recevrons la réponse, mais je garantis qu’elle sera mauvaise. Le PPA a explosé à cause de la présidence à vie que Messali réclamait pour son auguste personne. C’est de cette crise qu’est né le groupe des 22. Ils ont tourné le dos au PPA, créé le FLN et tué (au sens freudien seulement) le père abusif qui les maintenait dans le culte de sa personnalité et bloquait l’histoire de notre pays. C’est cette décision, cette prise de conscience, cette rupture qui nous a conduits à l’indépendance. Nous sommes aujourd’hui dans la même situation : la mégalomanie d’un homme bloque à nouveau notre évolution.

Si des hommes comme Ferhat Abbas ou Benkhedda avaient été placés à la tête de l’Etat algérien naissant, beaucoup de malheurs, et par conséquent l’impasse actuelle, auraient été épargnés à notre pays. Nous aurions eu une évolution similaire à celle de la Tunisie, avec le pétrole en plus. Nous serions aujourd’hui la Corée du Sud ou quelque autre dragon économique.

Ces figures éclairées et saines d’esprit, ces «chabâanine» (rassasiés) auraient fait au moins autant que Bourguiba, leur condisciple, pour le bien de leur peuple. Mais il y avait les «djiâanine» (affamés), les assoiffés de pouvoir, ceux qui ont fait le moins et pris le plus à ce malheureux pays. Dans un livre qui vient de sortir, Le mal napoléonien, Lionel Jospin dit de Pétain qu’il a incarné le «bonapartisme de la sénescence».

L’expression vaut pour notre président-candidat. Il reste encore un moyen légal d’arrêter la dérive qui se profile dans le sillage du 4e mandat : qu’il fasse comme Zéroual : démissionner et annoncer le report de l’élection «para-présidentielle». C’est une prière, une nouvelle «naçiha», mais en aucun cas une inconvenante injonction.


           

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