Révolution tunisienne: La démocratie trébuche pourvu qu’elle ne tombe pas

AA
Vendredi 15 Janvier 2016 - 11:17


Avec la désintégration de Nida Tounès, parti majoritaire au parlement, le paysage politique en Tunisie est désormais fait de sables mouvants et les institutions de l’Etat sont menacées d’ébranlement.


En ce 14 janvier de l’an V de la révolution tunisienne, la fameuse avenue Bourguiba qui avait connu une marée humaine solidaire et pleine d’espérance porter le coup de grâce à Zine El Abidine Ben Ali, par un seul geste, un seul cri, lui signifiant de «dégager», a perdu de sa superbe.

Balafrée de long en large par des rangées de barrières métalliques, quadrillée par toutes sortes de dispositifs sécuritaires, «l’Avenue» peine a être en fête en cet anniversaire de la révolution qui ne se devine qu’aux guirlandes de drapeaux serpentant d’arbre en arbre ou aux groupes de jeunes attroupés autour des quelques orchestres, jouant sans conviction des airs de rap et des mélodies à la gloire de la Tunisie.

C’est que le cœur des Tunisiens n’est vraiment pas aux célébrations en ce mois de janvier qui ne se reconnait ni de l’hiver ni, encore moins, d’un quelconque printemps.

La peur du dictateur bravée le 14 janvier 2011, est revenue sous un masque plus hideux. Peur du terrorisme d’abord, le dernier attentat date d’à peine deux mois et a été perpétré à 200 mètres de là. Mais aussi peur de l’avenir, peur de la misère, peur de l’Autre, de l’ennemi politique. Car le Tunisien a bien essayé d’accepter l’idée de l’adversité politique durant ces cinq dernières années, mais son effort a été compromis par les multiples faux pas des dirigeants et l’ennemi a pris la place de l’adversaire.

Le processus démocratique tant chanté par les Tunisiens eux-mêmes et à l’échelle internationale jusqu’à la consécration par un Prix Nobel de la paix est bien mal en point : Le paysage politique étant désormais fait de sables mouvants, les institutions de l’Etat en sont ébranlées et ne semblent plus capables de garantir ni la finalisation de ce processus ni la pérennité d’une pratique démocratique.

La dernière embellie vécue par les Tunisiens à l’automne 2014 quand, par des élections générales, ils se sont trouvés capables de réaliser une alternance au pouvoir sans grands heurts, s’est révélée trompeuse, cachant cumulus et orages menaçants.

Nida Tounès, le parti vainqueur des élections législatives et présidentielles de 2014 s’est complètement désintégré ces derniers jours. Des luttes intestines entre deux clans dont l’un est mené par Hafedh Caïd-Essebsi, le propre fils du président de la République, Béji Caïd-Essebsi ont eu raison de lui et de ses promesses de liberté et de démocratie. Amputé du quart de ses représentants au parlement, Nida Tounès a tenu son congrès dimanche dernier et donné le plein pouvoir exécutif et juridique à Hafedh, avec le soutien du père-Président et la bénédiction sournoisement politique, de Rached Ghannouchi, le chef d’Ennahdha, principal parti de l’opposition !

Ce congrès a sonné le glas pour Nida, et on ne compte plus ses députés qui, l’accusant d’avoir «dévié de sa ligne politique» en se soumettant au «putsch» du fils du Président, l’ont quitté ou geler leur adhésion, on compte ceux qui restent. C’est que le séisme menace le parlement si la majorité, même relative, glisse de Nida Tounès vers Ennahdha ou toute autre coalition improvisée, à l’insu des électeurs. Sans parler de la confusion qui règnera avec ces députés par dizaines, qui, ayant été élus sur les listes d’un parti donné, seront à la recherche d’un nouveau toit politique.

Les Tunisiens, partisans de Nida, s’en trouvent tout éberlués, ne comprenant pas comment ils ont pu être à ce point «floués». Les autres, passionnés ou désabusés, attendent la suite du spectacle. Le Président de la République, fondateur de Nida Tounès pourra-t-il tenir le coup sans parti majoritaire et avec les contraintes de l’âge ? Le parti lui-même n’ira-t-il pas pêcher dans la vase pour se maintenir coûte que coûte ? Le mouvement Ennahdha viendra-t-il le secourir ou mieux l’achever? Est-on revenu à l’époque, qu’on croyait révolue pour la Tunisie, où le fils est d’office désigné héritier politique de son père?

Tant de flou, tant de trous juridiques, tant de compromissions politiques sous couvert de «l’indispensable consensus», que le débat politique procède désormais de la spéculation, voire de la rumeur. Ce qui ne peut que fragiliser une démocratie naissante et entraver encore plus l’action d’un gouvernement qui n’a fait, depuis un an, que gérer les désillusions et essayer de colmater les nouvelles brèches.

Comme un aveu d’échec, le chef du gouvernement tunisien, Habib Essid avait annoncé le 6 janvier - au même moment que la débandade de Nida Tounès-un vaste remaniement ministériel, motivé selon lui non pas par les calculs politiques mais par la volonté de préserver «l’intérêt général et renforcer l’action gouvernementale». Ce remaniement a touché plus d’une dizaine de départements importants dont trois régaliens: l’Intérieur, les Affaires étrangères et la Justice.

L’institution judiciaire représente, à elle seule, le dossier le plus épineux de la Tunisie post révolutionnaire et regroupe les maux qui menacent le plus sérieusement la démocratie dans le pays: Dysfonctionnement, corruption, clientélisme, impunité, allégeances idéologiques des juges et avocats. Ce ministère à lui seul, peut devenir générateur de chaos et de violence s’il n’est pas assaini dans les plus brefs délais.

Les Tunisiens tremblent à chaque trébuchement de cette démocratie qu’ils veulent construire, mais le plus triste serait qu’ils se mettent à rappeler de leurs vœux la «bonne vieille» dictature.


           

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