Turquie: nouvelle offensive du régime d'Erdogan contre la presse


Mardi 1 Septembre 2015 - 15:15
AFP - Burak AKINCI


Ankara - Le régime du président turc Recep Tayyip Erdogan a remis la pression sur la presse à deux mois des législatives en lançant une opération policière contre un groupe de média proche de l'opposition, au lendemain de l'incarcération de deux journalistes britanniques.


Recep Tayyip Erdogan
Recep Tayyip Erdogan
Mardi à l'aube, la police a effectué un spectaculaire coup de filet contre des entreprises du groupe Koza-Ipek, une holding réputée proche de l'imam Fethullah Gülen qui dispose d'un groupe de presse et d'intérêts dans les secteurs de l'énergie et de la métallurgie.

Selon l'agence de presse progouvernementale Anatolie, les forces de l'ordre ont perquisitionné les locaux de 23 sociétés appartenant à Koza-Ipek, dont les journaux Bugün et Millet et la télévision Kanaltürk, dans le cadre d'une enquête "antiterroriste".

Ancien allié de M. Erdogan, l'imam Gülen, qui vit aux Etats-Unis, et son influent réseau d'ONG, médias et entreprises, est devenu depuis près de deux ans l'"ennemi public numéro 1" de l'homme fort du pays qui l'accuse de vouloir le renverser.

Dans un message diffusé sur les réseaux sociaux et ses médias, le patron du groupe visé par les autorités, Akin Ipek, a catégoriquement nié toute activité illégale.

"Une opération de police qui vise à faire taire notre groupe a débuté. la police a investi notre bureau. C'est une honte !", s'est-il exclamé sur son compte Twitter.

L'opposition a immédiatement dénoncé les raids de la police. "Nous ne pouvons parler de démocratie dans un pays où la presse est réduite au silence", a réagi le chef de file de l'opposition social-démocrate, Kemal Kiliçdaroglu.

Lundi, un tribunal turc a ordonné l'incarcération jusqu'à leur procès de deux journalistes britanniques de la chaîne d'information sur internet Vice News qui couvraient les affrontements entre forces de sécurité et militants kurdes dans le sud-est du pays.

Il sont accusés de "participer à des activités terroristes" pour le compte du groupe jihadiste Etat islamique (EI).

Une porte-parole de l'Union européenne (UE), Maja Kocijancic, s'est déclarée mardi "préoccupée" par cette décision judiciaire et l'opération policière de mardi.

- Harcèlement -

Il y a quelques jours, le mystérieux Fuat Avni, la "gorge profonde" qui distille depuis des mois sur les réseaux sociaux des informations exclusives sur le pouvoir, avait annoncé la nouvelle offensive policière contre les médias d'opposition. "Erdogan a ordonné de réduire les médias critiques au silence", a-t-il prévenu.

Cette opération intervient dans un climat particulièrement tendu, alors que les violences ont repris entre les forces armées et les rebelles du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et que le président est reparti en campagne électorale.

Les législatives du 7 juin, qui ont privé le Parti de la justice et du développement (AKP) de M. Erdogan de la majorité absolue qu'il détenait depuis 2002, n'ont pas permis de former un nouveau gouvernement. Le chef de l'Etat espère que l'AKP obtiendra lors du scrutin du 1er novembre une très large majorité pour renforcer ses pouvoirs.

Ses adversaires accusent M. Erdogan d'alimenter une "atmosphère de la peur" pour remobiliser l'électorat nationaliste en vue du nouveau scrutin.

Selon M. Avni, les quotidiens Sözcü, Taraf et Cumhuriyet sont également dans la ligne de mire du président, tout comme le groupe Dogan.

Cumhuriyet, qui avait déclenché l'ire du pouvoir en publiant en juin des photos suggérant que la Turquie avait livré des armes au groupe EI, fait déjà l'objet de poursuites judiciaires, tout comme les titres du groupe Zaman, réputé proche lui aussi de l'imam Gülen.

Dénonçant un harcèlement du gouvernement, Sözcü a paru mardi sans ses éditoriaux habituels, remplacés par des colonnes blanches. "Si Sözcü est réduit au silence, la Turquie se tait", a proclamé le quotidien sur toute sa "une".

Depuis plusieurs années, la Turquie apparaît systématiquement aux dernières places des palmarès des pays "ennemis" de la liberté de la presse.

"Ces décisions montrent le degré d'intolérance du régime turc contre la presse libre", a commenté à l'AFP Serkan Demirtas, chef de bureau du journal Hürriyet Daily News.


           

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