La librairie Mille-Feuilles, la seconde vie des hommes et des livres


Vendredi 27 Décembre 2013 - 16:24
AFP


Trappes - La dernière fois que Priscillia avait aimé son travail, elle était gamine et filait un coup de main au marché, à l'étal familial de vannerie. A 30 ans, après un long chômage émaillé de petits boulots de ménage, elle reprend pied au Mille-Feuilles, librairie populaire et chantier de réinsertion à Trappes.


"Ici, on ne nous laisse pas tomber. Si on était pas là, on serait chez nous sans rien foutre, à part aller au Pôle Emploi regarder des affiches collées depuis trois ans. Là, on se remet dans le bain", raconte la jeune femme tout de noir vêtue, jusqu'au vernis des ongles.

Au terme de son contrat, elle se rêve cuisinière dans une cantine d'entreprise. A l'image des livres sauvés du pilon qui meublent ses rayons, l'unique librairie de Trappes (Yvelines) tend la main à des personnes usées par la vie en leur offrant un cadre, des responsabilités. Un travail.

Incapacité à décrocher un premier emploi, épuisement professionnel, longue période de chômage, difficultés relationnelles, les 12 salariés du projet ont tous été orientés ici par des structures de réinsertion. Pendant six mois à un an, ils récupèrent des vieux livres, confectionnent des articles de papeterie ou encore gèrent la boutique.

"S'il y a une engueulade, ça devient un moment très lourd qui va générer des angoisses chez certains, et parfois on peut mettre deux semaines à retrouver une atmosphère correcte", explique Emilie Bertrand, l'énergique coordinatrice à qui échoit la tâche de maintenir le fragile équilibre du groupe.

Nichée dans une petite rue paisible débouchant sur la gare de Trappes, la librairie n'affiche aucune enseigne mais un coup d'oeil à sa devanture suffit à capter l'attention. En parfait état, les livres oscillent entre cinquante centimes et trois euros.

Du bourgeois à la femme en niqab

Chaque recoin de cette maison à deux étages déborde d'ouvrages, jusqu'au garage envahi de cartons. Plus de 30.000 volumes, de la littérature à l'histoire en passant par l'art ou le sport, tous légués par des médiathèques ou des particuliers qui n'en ont plus l'usage. Seuls les livres les mieux conservés sont gardés.

"J'apporte les livres qu'on ne lit plus, si ça peut faire travailler les personnes tant mieux", témoigne Alain, chauffeur de bus à queue de cheval blanche, venu déposer avec son fils deux sacs lestés.

Au-delà de l'apport littéraire, la librairie se sent un rôle social. Pour ce client ému aux larmes en découvrant des livres de peinture à deux euros, lui qui n'avait pas de moyens pour les cadeaux de Noël de ses enfants. Pour cet alcoolique, ce "noyé", qui régulièrement franchit leur porte pour acheter du Victor Hugo qu'il expédie en Algérie.

"Je l'aime bien parce qu'il est touchant et puis il a trouvé finalement un lieu qui l'accueille. On ne l'a pas rejeté. Il vient, il parle, il souffre aussi. C'est quelqu'un qui est très cultivé. Je sais pas ce qui s'est passé", raconte Emilie.

Dans une ville plus souvent évoquée pour ses violences urbaines, au Mille-Feuilles on tire un immense fierté du seul et unique vol jamais enregistré, un livre embarqué par un adolescent. "Ca prouve qu'ils sont intéressés", rigole Marylin derrière la caisse.

A son comptoir se côtoient toutes les strates de la population. Les bourgeois des villes pavillonnaires de la vallée de Chevreuse, en quête du "bon plan", y font la queue derrière des femmes en niqab entourées de leurs enfants.

"Il ne faut jamais que quelqu'un ne se sente pas à sa place ici", résume Emilie qui pourfend le "snobisme culturel". "Si le livre c'est l'ouverture d'esprit, alors les gens en charge de le répandre ne peuvent pas se montrer fermés".


           

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