Derrière la censure du film sur le Crédit Mutuel, l'investigation sur Canal+ en danger

Téléobs

Canal + Crédit Mutuel film l'investigation

"L'Obs" a pu voir le documentaire que Vincent Bolloré n'a pas voulu diffuser sur Canal+. Le Crédit Mutuel, avec lequel le nouveau président du conseil de surveillance de Canal+ est en affaires, en prend pour son grade.

- "Allo, ici Albert Camus de 'L’Etranger'"

- "A qui 'L’Etranger' désire-t-il parler ?"

- "A mon chargé de compte"

Ce dialogue surréaliste ne figure pas dans un thriller mais dans le documentaire "Evasion fiscale : enquête sur le Crédit Mutuel", diffusé, le 7 octobre, sur France 3, et que nous avons pu visionner. Il s’agit d’une conversation entre un journaliste et un représentant de la banque Pasche, à Genève, cette filiale du Crédit Mutuel, qui gère de grosses fortunes. En fait, le journaliste a mis la main sur un répertoire entièrement écrit à la main, une liste codée de 255 noms (Baudelaire, Anne Frank, Freud ….) associés à des titres de livres. Supposant qu’il s’agit de pseudos, il y va au flan, se fait passer pour "Albert Camus". Et ça marche, on ne l’envoie pas à l’hôpital psychiatrique ! Simplement, quand il demande au chargé de compte de retirer 50.000 euros en espèces, celui-ci a un souci : "Vous n’avez pas assez … ".

Initialement, ce documentaire avait été commandé par Canal+. Jusqu’à ce que soudain, au printemps, quelques jours avant sa diffusion, Vincent Bolloré, à l’époque président du conseil de surveillance de Vivendi, actionnaire de Canal+, ne s’en mêle. Il n’a jamais visionné ce film mais intime l’ordre de l’enterrer. Il est en affaires avec le Crédit Mutuel. A l’époque, personne n’imagine encore qu’au début de l’été, Vincent Bolloré prendra le pouvoir de manière brutale et inconditionnelle.

"On essaye d'avoir des réponses mais..."

Que révèle donc ce documentaire ? Les journalistes, Geoffrey Livolsi et Nicolas Vescovacci démontent tout un système organisé d’évasion fiscale présumée, notamment au sein la banque Pasche Monaco, filiale qui n’appartient plus aujourd’hui au Crédit Mutuel. Trois chargés d’affaires, virés en 2013, se sont mis à table. Ils racontent des choses étranges dont ils ont été les spectateurs : un certain Stefano qui apporte 980 billets de 500 euros, soit 490.000 euros en liquide ! En théorie, ce genre de dépôt doit faire l’objet d’une déclaration de soupçon. S’y soustraire est un délit pénal. Mais sur le relevé bancaire, cet apport devient "un transfert de compte". Ni vu ni connu. Ils racontent aussi le cas de cet Italien, soi-disant négociant de prêt à porter qui, en quatre mois, a déposé 200.000 euros en cash. Or, les journalistes ont retrouvé sa trace : il est… chômeur. Et n’hésite pas à les menacer, au téléphone : "Tu veux quoi ? Je te casse le bras ?".

Autre angle d’attaque : des commerciaux, travaillant pour Pasche Genève, démarchent-ils en France – ce serait illicite – des candidats à l’évasion fiscale ? Il n’y aurait même plus besoin de passer la douane, un jeu d’écriture suffirait. C’est sûr, cette enquête colle mal avec les valeurs mutualistes vantées dans les pubs du Crédit Mutuel. Une procédure judiciaire est enclenchée contre plusieurs dirigeants de Pasche Monaco. Au lieu de répondre aux journalistes, le Crédit Mutuel fait le mort. Et comme c’est désormais la règle, une caméra est allée à la rencontre d’Alain Fradin, l’un de ses hauts dirigeants. Etre pressé de questions – fussent-elles courtoises - sur un trottoir, c’est la pire des situations : il a médiatiquement tort. Sa seule réponse :

Si la justice s’y intéresse, qu’elle vienne nous poser des questions." 

"Je serai ravi si ces gens nous répondaient", insiste Nicolas Vescovacci :

Par principe, on a besoin d’incarner la position de la banque. On essaye d’avoir des réponses autrement mais on ne les obtient pas."

Coup dur pour l'investigation

Juste après le tournage de cette scène, Geoffrey Livolsi et Nicolas Vescovacci sentent le vent tourner. D’évidence, elle a déclenché l’irritation de Michel Lucas, non seulement patron de banque mais également de presse : il dirige un grand nombre de quotidiens régionaux dans l’Est. Vincent Bolloré intime l’ordre à Rodolphe Belmer, patron de Canal+, de stopper la machine. Mais comme c’est la coutume dans ce genre de cas, Belmer autorise le producteur Renaud Le Van Kim à exfiltrer alors le documentaire auquel France 3 donne l’asile politique.

Vu la tournure soudaine des événements, à Canal, tous les papiers autorisant cette migration n’ont pas été remplis en bonne et due forme. Aussi, une incertitude juridique sur les droits a-t-elle surgi récemment : qui les détient ? Canal+ ou France 3 ? Delphine Ernotte, présidente de France Télé, a décidé de foncer. S’il doit y avoir un référé, le juge tranchera. Morale de l’histoire : "Evasion fiscale, enquête sur le Crédit Mutuel" aurait dû être diffusé sur Canal+, en crypté, ce qui aurait limité mécaniquement son public. Sur France 3, il sera en clair, dans "Pièces à conviction", escorté d’un tam-tam médiatique inespéré. Il peut espérer tripler ses spectateurs.

Si ce documentaire arrive à braver la censure, il annonce des heures difficiles pour l’investigation à Canal+. Un genre pourtant plébiscité par les abonnés. Mais source potentielle de problèmes pour les patrons. Dire qu’au printemps, face aux équipes de l’antenne, Maxime Saada, aujourd’hui directeur général du groupe Canal+, portait haut les couleurs de l’enquête. Il se félicitait que le producteur KM, gros fournisseur de Canal+, ait recruté Jean-Pierre Canet, un des papas de "Cash Investigation" (France 2). Avec une équipe renforcée, ce dernier devait d’une part fournir six à sept documentaires par an pour l’émission "Spécial Investigation", d’autre part, contribuer au renouvellement du "Grand Journal" en y insufflant, là aussi, de l’investigation.

Recul ou double discours ?

Le 3 septembre, Vincent Bolloré assumait tranquillement et publiquement son coup de ciseau. Un élu le cite de mémoire :

En substance, il nous a dit : ça, une censure ? Il ne faut pas confondre ! Là, c’est juste une connerie : on n’attaque pas ceux avec qui on est en affaires : pas sa banque, pas le propriétaire de l’immeuble où on habite … " 

Le 11 septembre, le traditionnel "comité d’investigation" durant lequel des dirigeants de Canal et le responsable de "Spécial Investigation" lancent, tous les deux mois, huit sujets, eh bien ce comité était ajourné. Remplacé par une simple discussion. Du coup, aucune nouvelle commande n’a été passée. Le 16 septembre, devant les délégués du personnel, la DRH tenait un discours plus policé que celui de Bolloré mais dans la même veine :

"La direction tient avant tout à défendre les intérêts du groupe Canal+ et estime qu’il est donc préférable d’éviter certaines attaques frontales ou polémiques, à l’encontre de partenaires contractuels actuels et futurs."

C’est vaste ! Mais, le 24 septembre, devant le CSA, Bolloré a changé son fusil d’épaule : il a assuré ses grands Dieux que la censure et lui, ça fait deux, qu’on se trompe sur son compte. Et l’après-midi, devant les délégués du personnel, les dirigeants de Canal ont plaidé le malentendu, la campagne contre Bolloré, chargé la presse qui "raconte n’importe quoi". Ils ont promis que le journalisme d’enquête ne disparaîtrait pas et que les documentaires commandés seraient diffusés. Quelque chose qui ressemble à un recul. La maison, un peu échaudée, attend toutefois les actes.

Le prochain comité qui lance de nouveaux sujets aura lieu fin octobre. Si la censure s’applique en amont, le public n’y verra que du feu. Et "Spécial Investigation" peut toujours rediffuser ou acheter des documentaires américains ou anglais, moins problématiques.

Au-delà des cas déjà cités (sur Hollande-Sarkozy et BNP-Paribas), deux autres documentaires, actuellement dans les tuyaux, prendront valeur de tests. L’un prévu avant la Cop 21, s’intéresse à la manière dont l’Etat utilise la loi renseignement pour surveiller les écolos et le zadistes. L’autre concerne l’étrange bombardement, en 2004, à Bouaké (Côte d’Ivoire) d’un camp militaire, qui avait provoqué la mort de neuf soldats français. En Côte d’Ivoire et plus largement en Afrique, Vincent Bolloré possède de gros intérêts. Probable que le boss suivra l’enquête de près.

Véronique Groussard

"Pièces à conviction", le 7 octobre, 23h20



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