En Libye, la médiation d'Alger se heurte au poids des ingérences étrangères

AFP

Alger - L'Algérie s'active pour endosser un rôle de médiateur entre camps rivaux libyens afin de mettre fin à un conflit complexe qui menace la stabilité régionale mais, sans soutien international, sa démarche semble vaine, selon des analystes.

Sur fond d'implications étrangères croissantes, la Libye est déchirée depuis 2015 entre deux pouvoirs: le gouvernement d'union (GNA), reconnu par l'ONU et basé à Tripoli, et un pouvoir incarné par l'homme fort de l'Est, le maréchal Khalifa Haftar.

L'Algérie, qui partage près de 1.000 km de frontière avec la Libye, est soucieuse de rester à "équidistance" des deux belligérants et rejette "toute ingérence étrangère", répètent les autorités algériennes.

S'adressant au Conseil de sécurité de l'ONU, le chef de la diplomatie Sabri Boukadoum a affirmé que la médiation d'Alger était "massivement réclamée et acceptée par tous les Libyens".

M. Boukadoum a résumé l'initiative en trois points: "Cessez-le-feu immédiat, désescalade dans tous les domaines", y compris concernant l'énergie et la distribution des richesses, et enfin "aider à rassembler" les belligérants Libyens autour d'une table de négociations.

Le mois dernier, le président Abdelmadjid Tebboune a reçu dans ce cadre le chef du GNA, Fayez al-Sarraj, et avant lui Aguila Saleh, le président du Parlement basé dans l'Est.

"La diplomatie algérienne possède une vraie crédibilité en tant que grand pays neutre vis-à-vis de la Libye, pas seulement aux yeux du GNA mais aussi dans le camp de Haftar", explique à l'AFP Jalel Harchaoui, chercheur à l'Institut Clingendael de La Haye.

Mais pour M. Harchaoui, "cela ne veut pas dire pour autant qu'Alger peut modifier le cours des événements".

Prise isolément, la diplomatie algérienne "ne possède guère un poids suffisant pour freiner, même un peu, la logique de guerre internationalisée qui sévit en Libye", résume l'expert.

"La diplomatie algérienne, prise isolément, ne possède guère un poids suffisant pour freiner, même un peu, la logique de guerre internationalisée qui sévit en Libye", estime-t-il.

"Avec ou sans l'Algérie", la Turquie ou les Emirats "ne vont pas arrêter d'employer la force brute" selon l'expert. En revanche, "si une autre puissance diplomatique comme les Etats-Unis ou la Russie s'associe étroitement (...) à l'initiative diplomatique d'Alger, cela peut avoir une incidence sensible", dit l'expert.

Le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, a lui-même dénoncé mercredi une "interférence étrangère ayant atteint des niveaux sans précédent" dans ce pays en proie au chaos depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011.

Aidées militairement par Ankara, les forces loyales au GNA ont engrangé d'importantes victoires en juin, reprenant le contrôle de l'ensemble du nord-ouest et chassant les pro-Haftar, qui menaient depuis avril 2019 une offensive pour s'emparer de Tripoli.

Le maréchal Haftar est soutenue, lui, par l'Egypte, les Emirats arabes unis et la Russie.

Le politologue Redouane Bouhidel, professeur à l'Université d'Alger, de son côté, craint carrément l'intervention de puissances étrangères pour faire échouer une médiation algérienne.

M. Bouhidel rappelle notamment le veto de Washington à la nomination de l'ex-ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamamra, fortement pressenti pour remplacer le Libanais Ghassan Salamé, démissionnaire, à la tête de la mission de l'ONU en Libye.

Chérif Driss, professeur de sciences politiques à l'Université d'Alger, reconnait lui aussi que "la mission d'Alger est difficile", en raison notamment de la complexité du dossier libyen due à la multiplication des intervenants dans la crise".

Dans une récente interview à France 24, le président Tebboune a fait état de "visions convergentes" d'Alger, Paris et Rome, ex-puissance coloniale.

Et, selon M. Harchaoui, la France avait promis à l'Algérie "une sorte de partenariat diplomatique étroit sur la Libye".

Mais le rejet américain de la candidature de M. Lamamra au poste d'envoyé spécial, "a refroidi les espoirs algériens", souligne-t-il.

Les réticences à la démarche d'Alger pourrait provenir de son "intention" de conserver des rapports "relativement privilégiés avec Ankara", conduisant Paris et Abou Dhabi à la considérer comme une influence indésirable" sur le dossier libyen.

La France est vent debout contre l'intervention militaire turque en Libye, tandis qu'Ankara accuse Paris d'avoir soutenu sans le dire l'offensive du maréchal Haftar contre Tripoli.


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